
©Newsoftogo-(Lomé, le 02 octobre 2026)-À Ando, dans la préfecture de l’Avé, la désignation de Tengué Kodjo Agbeko, dit « Angélo », comme chef de canton continue de susciter des contestations. Au-delà de la personne désignée, cette situation remet au centre du débat une question sensible : comment articuler la reconnaissance administrative d’un chef traditionnel avec les règles coutumières et l’adhésion des communautés concernées ?
La question est d’autant plus importante que la chefferie traditionnelle occupe une place singulière dans l’organisation territoriale du Togo. La loi n°2007-002 du 8 janvier 2007 la définit comme une institution de l’administration territoriale et lui reconnaît la mission de gardienne des us et coutumes. Elle encadre également les conditions de désignation, d’intronisation et de reconnaissance des chefs traditionnels.
Une institution à la croisée du droit et de la coutume
Le législateur togolais a établi un principe clair : la désignation et l’intronisation d’un chef traditionnel doivent obéir aux us et coutumes de la localité.
La loi prévoit deux modes de désignation : la succession héréditaire et la consultation populaire. Dans le premier cas, la désignation relève du conseil coutumier. Dans le second, elle intervient à l’issue d’une consultation des populations majeures, le candidat ayant recueilli le plus grand nombre de voix étant retenu.
La reconnaissance administrative intervient ensuite. Pour un chef de canton, elle est opérée par décret en Conseil des ministres, sur rapport du ministre chargé de l’Administration territoriale. Le texte précise par ailleurs qu’une désignation contraire aux dispositions de la loi ne peut faire l’objet d’une reconnaissance par l’autorité compétente.
C’est précisément à ce niveau que se situe la controverse à Ando.
Des contestations sur le processus coutumier
Des membres de familles royales, des sages et des acteurs coutumiers qui contestent la désignation de Tengué Kodjo Agbeko, dit « Angélo », soulèvent plusieurs interrogations relatives au processus ayant conduit à son installation.
Ils évoquent notamment l’absence, lors de la cérémonie d’intronisation, de certains acteurs traditionnellement associés aux procédures coutumières de désignation et d’installation du chef, notamment des représentants des conseils des sages, des détenteurs d’attributs de la chefferie et d’autres autorités coutumières.
Pour ces contestataires, ces absences ne constitueraient pas de simples questions protocolaires. Elles soulèveraient, selon eux, la question de la conformité du processus coutumier aux usages applicables dans le canton.
Il convient toutefois de distinguer les faits établis des griefs formulés par les différentes parties. Les contestations exprimées à Ando ne permettent pas, à elles seules, de conclure à une irrégularité. Celle-ci devrait être appréciée à partir des pièces du dossier, des procès-verbaux, des règles coutumières applicables et des explications des autorités compétentes.
Que dit précisément la loi ?
La loi n°2007-002 fixe plusieurs conditions pour être désigné et reconnu chef traditionnel. Le postulant doit notamment être de nationalité togolaise, majeur, de bonne moralité, jouir de ses droits civils et politiques, remplir les conditions d’aptitude exigées par la coutume et savoir lire et écrire en langue officielle.
Le texte établit ensuite une distinction importante entre désignation et reconnaissance.
La première relève du mécanisme coutumier prévu pour la localité, tandis que la seconde relève de l’autorité administrative compétente. Cette articulation montre que la reconnaissance administrative n’est pas conçue comme un mécanisme autonome de désignation, mais comme l’étape institutionnelle venant consacrer une désignation opérée conformément aux règles prévues par la loi.
L’article 15 est particulièrement explicite : toute désignation contraire aux dispositions de la loi ne peut être reconnue par l’autorité compétente.
Dès lors, dans une situation de contestation persistante, la question de l’instruction du dossier prend toute son importance.
Les oppositions ont-elles été examinées ?
Une autre interrogation soulevée dans le dossier d’Ando concerne les différentes correspondances d’opposition que des acteurs coutumiers affirment avoir adressées aux autorités compétentes.
Ont-elles été versées au dossier ? Ont-elles été examinées avant la reconnaissance ? Les arguments des différentes parties ont-ils été confrontés aux pièces produites par les autres prétendants ?
Ces questions ne supposent pas que l’administration prenne automatiquement position en faveur d’un camp. Elles renvoient plutôt à la nécessité d’une instruction suffisamment complète et contradictoire du dossier.
Une telle instruction pourrait notamment porter sur l’identification des ayants droit, la vérification des filiations invoquées, l’examen des procès-verbaux, l’audition des parties concernées et la confrontation des différents éléments produits.
Le décret n°2016-028/PR du 11 mars 2016 précise justement les modalités d’application de la loi n°2007-002 et organise notamment les conseils de la chefferie traditionnelle ainsi que les conseils coutumiers. Le cadre réglementaire confirme ainsi que la question de la chefferie traditionnelle s’inscrit dans un dispositif institutionnel et juridique précis.
La question de la nationalité également soulevée
Le dossier d’Ando comporte également une autre accusation formulée par certains contestataires : ceux-ci mettent en doute la nationalité togolaise de Tengué Kodjo Agbeko et affirment qu’il serait originaire du Ghana.
Une telle affirmation, si elle est officiellement portée devant l’administration, constitue une question qui doit être traitée sur la base de documents vérifiables et non de simples déclarations contradictoires.
La nationalité togolaise figurant parmi les conditions légales requises pour être désigné et reconnu chef traditionnel, toute contestation formelle sur ce point devrait donc, le cas échéant, faire l’objet d’une vérification documentaire par les autorités compétentes.
À ce stade, il importe cependant de présenter cette question pour ce qu’elle est : une accusation formulée par des contestataires et non un fait établi.
Quand la reconnaissance administrative ne suffit pas à apaiser la contestation
La difficulté des crises de chefferie réside précisément dans cette double dimension.
D’un côté, le chef traditionnel est une autorité reconnue par l’État et intégrée à l’administration territoriale. De l’autre, son autorité puise une part essentielle de sa légitimité dans les traditions, les lignées, les mécanismes de désignation et les usages propres à chaque communauté.
Le ministère chargé de l’Administration territoriale rappelle lui-même que la loi de 2007 fait des chefs traditionnels les garants des us et coutumes et que le décret de 2016 est venu préciser le cadre institutionnel de la chefferie traditionnelle.
La reconnaissance administrative et la légitimité coutumière ne devraient donc pas être considérées comme deux réalités concurrentes, mais comme deux dimensions complémentaires de l’institution.
Ando n’est pas le seul cas évoqué
Les contestations rapportées à Ando interviennent alors que d’autres situations de tension autour de la chefferie traditionnelle sont également évoquées dans différentes localités du pays, notamment à Sanda-Afohou, Aflao-Sagbado et Djon.
Il convient toutefois de ne pas assimiler automatiquement ces dossiers, qui peuvent obéir à des configurations coutumières, administratives et familiales différentes.
Le point commun des contestations évoquées réside plutôt dans une interrogation générale : comment garantir que la procédure administrative de reconnaissance repose sur une désignation conforme aux règles légales et aux mécanismes coutumiers propres à chaque localité ?
Cette question est d’autant plus importante que le Journal officiel fait apparaître, dans différents actes de reconnaissance, des références à des éléments issus des procédures coutumières ou électives, notamment des procès-verbaux de conseils coutumiers ou de consultations populaires.
Un réexamen pour prévenir l’enracinement du conflit ?
Lorsque la contestation persiste après la reconnaissance administrative, l’enjeu n’est pas nécessairement de remettre automatiquement en cause l’acte pris par l’autorité compétente. Il peut d’abord consister à vérifier la solidité du dossier sur lequel cet acte repose.
Un examen des pièces, l’audition des différentes parties, la vérification des procès-verbaux et, si nécessaire, une enquête de terrain pourraient permettre de distinguer les désaccords personnels ou familiaux des éventuelles irrégularités procédurales.
Une telle démarche aurait surtout pour objectif de sécuriser juridiquement la décision administrative et de contribuer à restaurer la confiance entre les protagonistes.
À Ando, restaurer la confiance autour de la chefferie
La question d’Ando dépasse finalement la seule personne de Tengué Kodjo Agbeko. Elle renvoie à la manière dont l’État, les autorités coutumières et les communautés peuvent préserver ensemble la crédibilité d’une institution profondément enracinée dans l’histoire et les identités locales.
La chefferie traditionnelle n’est pas une fonction administrative ordinaire. Elle est juridiquement reconnue comme une institution de l’administration territoriale, tout en demeurant intimement liée aux us, aux coutumes et aux mécanismes traditionnels de chaque communauté.
À Ando, l’enjeu est donc moins de prolonger la confrontation que de parvenir à une clarification fondée sur les textes, les pièces et les règles coutumières applicables.
La question centrale demeure : le processus ayant conduit à la reconnaissance du chef de canton a-t-il pleinement respecté les exigences de la loi, les procédures administratives et les us et coutumes propres à Ando ?
La réponse ne peut être apportée par la rumeur ou par l’affrontement entre protagonistes. Elle doit reposer sur les documents, les procès-verbaux, les textes en vigueur, l’écoute des parties et, si nécessaire, les vérifications de l’administration.
C’est à cette condition que la décision prise pourra être pleinement sécurisée et que la confiance autour de l’institution pourra être préservée.
La Rédaction